D'après les travaux de Kenneth French, professeur de finance à la Tuck School of Business de Dartmouth, et James Poterba, professeur d'économie au MIT et président du National Bureau of Economic Research, dont les recherches ont mis en évidence les comportements de diversification sous-optimale des investisseurs à l'échelle mondiale.
Ce qu’on connaît rassure. Ce qui rassure, on le surpondère.
En 1991, les économistes Kenneth French et James Poterba publient une étude qui met en lumière un phénomène surprenant : les investisseurs de chaque pays concentrent massivement leur portefeuille dans les actions de leur propre marché national, bien au-delà de ce que justifierait une allocation rationnelle. Les Américains investissent américain, les Japonais investissent japonais, les Français investissent français.
Ce réflexe, ils l’appellent le home bias (le biais de familiarité). Il ne s’explique pas par une analyse des performances ou des risques. Il s’explique par la familiarité. On investit dans ce qu’on connaît, dans ce qu’on voit, dans ce dont on entend parler. Et cette proximité crée une illusion de maîtrise qui pousse à surpondérer, parfois très largement, ce qui nous est familier.
De la géographie au quotidien
Le home bias géographique est la forme la plus documentée du biais. Mais il n’est que la surface d’un mécanisme bien plus large, qui opère aussi à l’échelle individuelle et sectorielle.
L’employé d’une grande entreprise cotée qui investit massivement dans les actions de son employeur. Le médecin qui surpondère les valeurs pharmaceutiques parce qu’il comprend le secteur. Le passionné de technologie qui concentre son portefeuille sur les entreprises dont il utilise les produits au quotidien. Dans chacun de ces cas, la familiarité joue le même rôle qu’à l’échelle nationale : elle crée un sentiment de proximité qui se traduit par une conviction, et cette conviction en une surpondération.
La familiarité n’est pas de la compétence
C’est le point central que French et Poterba mettent en évidence : connaître une entreprise en tant que client, employé ou utilisateur ne confère pas d’avantage informationnel réel sur les marchés. Les marchés financiers intègrent déjà l’ensemble des informations publiques disponibles. Ce que l’investisseur « familier » perçoit comme une connaissance approfondie est souvent une perception biaisée, nourrie par la proximité plutôt que par l’analyse.
Dans certains cas, la familiarité crée même une exposition au risque particulièrement concentrée. L’employé qui détient des actions de son employeur cumule deux risques sur la même source : son revenu et son patrimoine dépendent tous les deux de la santé de la même entreprise. Si l’entreprise traverse une période difficile, les deux sont affectés simultanément.
L’illusion de sécurité
Ce qui rend le biais de familiarité particulièrement insidieux, c’est qu’il se déguise en prudence. Investir dans ce qu’on connaît semble raisonnable, voire sage. On se dit qu’on comprend mieux les risques, qu’on est mieux placé pour évaluer les perspectives.
Mais cette impression de maîtrise est souvent une illusion. Elle conduit à sous-estimer les risques de concentration, à négliger des opportunités de diversification, et à maintenir des positions par attachement plutôt que par conviction analytique.
Se connaître ne suffit pas, mais ça aide
La diversification géographique et sectorielle est précisément la réponse que la théorie financière oppose au home bias. Non pas pour éliminer tout ancrage dans ce qu’on connaît, mais pour s’assurer que la familiarité ne soit pas le seul critère d’allocation.
Interroger régulièrement la composition de son portefeuille avec une question simple suffit souvent à révéler le biais : est-ce que je détiens ce titre parce que l’analyse le justifie, ou parce que c’est une entreprise que je connais et que j’apprécie ?
La réponse honnête à cette question est souvent plus instructive qu’une longue analyse de fondamentaux.
Les analyses et les opinions mentionnées représentent le point de vue de l'auteur. Elles ont été émises le 10 septembre 2026 et sont susceptibles d'évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle. Les références à des valeurs mobilières, des secteurs ou des marchés spécifiques dans le présent document ne constituent en aucun cas un conseil en investissement, une recommandation ou une sollicitation d'achat ou de vente de valeurs mobilières, ou une offre de services. Tout investissement comporte des risques, y compris le risque de perte en capital. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Sources
French, K. R. & Poterba, J. M. (1991). Investor Diversification and International Equity Markets. American Economic Review, 81(2), 222–226.
Huberman, G. (2001). Familiarity Breeds Investment. Review of Financial Studies, 14(3), 659–680.
Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.





