D'après les travaux de Daniel Kahneman, psychologue et Prix Nobel d'économie 2002, et Amos Tversky, psychologue et pionnier de l'économie comportementale, dont les recherches sur les heuristiques et les biais ont révolutionné notre compréhension du jugement humain sous incertitude.
Le chiffre qui s’impose
Dans une expérience désormais classique, Kahneman et Tversky demandent à des participants d’estimer diverses quantités, après leur avoir soumis un chiffre aléatoire. Le résultat est systématique : les estimations sont fortement influencées par ce chiffre initial, même quand les participants savent pertinemment qu’il a été tiré au sort.
Ce mécanisme, ils l’appellent l’ancrage. Un premier chiffre s’installe comme référence mentale, et toute évaluation ultérieure gravite autour de lui, même quand il n’a objectivement aucune pertinence. En matière financière, ce biais prend des formes multiples et souvent invisibles.
Le prix d’achat, une ancre parmi d’autres
Les lecteurs de cette série reconnaîtront ici un mécanisme déjà croisé dans les épisodes sur l’aversion à la perte et l’effet de disposition : le prix d’achat d’un actif devient une référence obsédante qui conditionne toutes les décisions ultérieures. On ne raisonne plus sur la valeur actuelle du placement, mais sur l’écart avec ce qu’on a payé.
Mais le biais d’ancrage va plus loin. Ce qui le distingue de ses cousins, c’est que l’ancre ne vient pas nécessairement de l’intérieur. Elle peut être imposée de l’extérieur, par un chiffre qui n’a parfois aucun lien direct avec la réalité de l’actif.
Les ancres qui viennent de l’extérieur
Prenons un exemple : un analyste publie un objectif de cours à 150 euros sur une valeur qui cote à 90. Ce chiffre est une projection parmi d'autres, élaborée par une personne avec ses propres convictions, ses propres modèles et, inévitablement, ses propres biais. Mais une fois lu, il s'installe. L’investisseur qui l’a lu évaluera désormais le titre en référence à cet objectif, et interprétera chaque mouvement du cours à travers ce prisme.
Le plus haut historique joue le même rôle. Une action qui a coté à 200 euros il y a trois ans, et qui cote aujourd’hui à 80, sera perçue comme « pas chère » par simple effet d’ancrage, indépendamment de ce que valent réellement les fondamentaux de l’entreprise aujourd’hui.
Les chiffres ronds sont une autre forme d’ancre particulièrement courante. On attend qu’une action atteigne 100 euros pour vendre, ou qu’un indice repasse au-dessus d’un niveau symbolique pour acheter. Ces seuils n’ont aucune signification analytique, mais ils structurent les décisions comme s’ils en avaient une.
Une ancre peut en cacher une autre
Ce qui rend le biais d’ancrage particulièrement difficile à détecter, c’est qu’il opère souvent en dehors du champ de conscience. On ne se dit pas « je m’ancre sur ce chiffre ». On se dit simplement que le titre est « trop cher » ou « pas encore assez bas » par rapport à une référence qu’on a intégrée sans l’avoir vraiment choisie.
Dans un environnement saturé d’informations financières, d’objectifs de cours, de niveaux de résistance et de support, de comparaisons historiques, les ancres potentielles sont partout. Et chacune d’elles peut parasiter l’analyse sans qu’on en soit conscient.
Se connaître ne suffit pas, mais ça aide
La recherche comportementale suggère que la meilleure façon de contrecarrer l’ancrage est de s’obliger à construire son analyse de manière indépendante avant d’être exposé à des chiffres extérieurs. Évaluer un actif sur ses fondamentaux propres, avant de regarder l’objectif de l’analyste ou le plus haut historique, réduit l’influence de l’ancre.
Ce réflexe est inconfortable, parce qu’il exige de travailler sans le filet rassurant d’une référence externe. Mais c’est précisément cet inconf ort qui signale qu’on est en train de raisonner plutôt que de s’ancrer.
Les analyses et les opinions mentionnées représentent le point de vue de l'auteur. Elles ont été émises le 10 septembre 2026 et sont susceptibles d'évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle. Les références à des valeurs mobilières, des secteurs ou des marchés spécifiques dans le présent document ne constituent en aucun cas un conseil en investissement, une recommandation ou une sollicitation d'achat ou de vente de valeurs mobilières, ou une offre de services. Tout investissement comporte des risques, y compris le risque de perte en capital. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Sources
Tversky, A. & Kahneman, D. (1974). Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases. Science, 185(4157), 1124–1131.
Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.
Ariely, D. (2008). Predictably Irrational. HarperCollins.





