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Comprendre l’économie et les marchés financiers pour mieux gérer votre épargne.
18.08.26

Biais n°01 – L’aversion à la perte

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Biais n°01 – L’aversion à la perte

Daniel Kahneman & Amos Tversky

Le jour où deux psychologues ont cassé l’homo economicus

En 1979, Daniel Kahneman et Amos Tversky publient un article qui fissure l’un des postulats les plus confortables de l’économie classique : l’idée que les humains décident rationnellement. Leur découverte est à la fois simple et dérangeante. Une perte fait psychologiquement deux fois plus mal qu’un gain équivalent ne fait de bien.

Gagner 100 euros procure une certaine satisfaction. En perdre 100 génère une douleur d’une intensité environ double. Le curseur n’est pas centré. Il penche systématiquement, et toujours du même côté.

Ce mécanisme, ils l’appellent l’aversion à la perte. Kahneman en tirera un Nobel d’économie en 2002. Et les épargnants, eux, continuent de le vivre sans toujours lui donner un nom.

La perte réelle vs la perte théorique : un gouffre psychologique

Face à un placement qui recule, le réflexe naturel n’est pas de vendre pour limiter les dégâts. C’est d’attendre. De tenir. De se convaincre que ça va remonter.

Vendre, ce serait rendre la perte officielle et irrévocable. Tant qu’on n’a pas vendu, elle reste suspendue dans un entre-deux où l’espoir conserve une place. À l’inverse, face à un placement qui progresse, l’envie de sécuriser le profit arrive souvent trop tôt. La peur d’une perte future écrase la perspective d’un potentiel gain supplémentaire.

Le résultat est paradoxal : on conserve ce qui perd et on cède ce qui gagne. Une logique inversée, mais parfaitement cohérente avec la mécanique du biais.

Le prix d’achat, cette référence qui ne devrait plus exister

Par exemple, un épargnant achète des actions à 50 euros. Le cours tombe à 35. La vraie question à se poser est : si je ne détenais pas ces actions aujourd’hui, est-ce que je les achèterais à 35 euros ? Si la réponse est non, la décision logique est de vendre.

Mais l’aversion à la perte court-circuite ce raisonnement. Ce qui compte, ce n’est plus la valeur actuelle du titre. C’est l’écart avec le prix d’achat. Ces 15 euros perdus deviennent une référence obsédante qui parasite l’analyse.

Notre épargnant attend. Le cours descend à 28, puis à 20. À chaque palier, vendre devient psychologiquement plus lourd, parce que la perte à assumer grossit. Ce qui devait être une précaution temporaire se transforme en immobilisme.

Le livret d’épargne, ou la perte qu’on ne voit pas

L'aversion à la perte ne se manifeste pas seulement face à un placement qui recule. Elle opère aussi, de manière plus silencieuse, dans les arbitrages qu'on ne fait jamais.

L'exemple le plus courant : l'épargnant qui laisse dormir son argent sur un livret. Taux garanti, capital protégé, aucune mauvaise surprise possible. Sur le papier, c'est rassurant. Dans les faits, c'est un choix qui a un coût.

Ce coût, c'est celui de l'inaction. Un livret réglementé rémunère l'épargne à un taux encadré par l'État, dont la performance réelle dépend étroitement de l'inflation. L'AMF rappelle que la rémunération des placements garantis a été peu élevée ces dernières années, et que la hausse de l'inflation est venue réduire encore davantage leur rendement réel.

En parallèle, des placements plus exposés aux marchés financiers offrent historiquement des perspectives de rendement supérieures, en contrepartie d'une volatilité et d’un risque plus élevés. L'AMF indique, qu'historiquement, un placement diversifié en actions sur 15 à 20 ans a procuré en moyenne 5 à 7 % de rendement annuel, selon les périodes d'investissement. 

Pourquoi alors tant d'épargnants restent sur le livret ? Parce que passer à autre chose, c'est accepter la possibilité d'une perte. Et cette possibilité, aussi abstraite soit-elle, pèse deux fois plus lourd psychologiquement que la perspective d'un gain. L'aversion à la perte ne pousse pas seulement à mal vendre. Elle pousse aussi à ne jamais commencer.

Le portefeuille des bonnes raisons

Le danger principal de ce biais, c’est qu’il se déguise volontiers en conviction. « Je crois dans ce placement sur le long terme » est parfois une analyse fondée. C’est aussi, souvent, une rationalisation qui permet d’éviter d’affronter une mauvaise décision.

À l’échelle d’un portefeuille, cela peut produire une accumulation de lignes maintenues non pas pour leur potentiel, mais parce que les solder exigerait d’enregistrer des pertes psychologiquement trop lourdes. Un capital immobilisé dans un placement en déclin est un capital qui ne travaille nulle part ailleurs. C’est le coût invisible de l’inaction.

Se connaître ne suffit pas, mais ça aide

Kahneman lui-même reconnaissait ne pas être immunisé contre ses propres découvertes. Ce biais n’est pas une question de compétence : il est probablement hérité d’une logique évolutive où éviter une perte était plus urgent que maximiser un gain potentiel.

Ce que la recherche comportementale montre en revanche, c’est que nommer un biais modifie la qualité des questions qu’on se pose. Pas de manière spectaculaire. Mais suffisamment pour remplacer, parfois, « est-ce que ça va remonter ? » par quelque chose de plus utile : « est-ce que je prendrais cette décision si je partais de zéro ? »

Une question simple. Et une petite victoire sur l’irrationalité ordinaire.

Les analyses et les opinions mentionnées représentent le point de vue de l'auteur. Elles ont été émises le 6 août 2026 et sont susceptibles d'évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle. Les références à des valeurs mobilières, des secteurs ou des marchés spécifiques dans le présent document ne constituent en aucun cas un conseil en investissement, une recommandation ou une sollicitation d'achat ou de vente de valeurs mobilières, ou une offre de services. Tout investissement comporte des risques, y compris le risque de perte en capital. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

Sources

Kahneman, D. & Tversky, A. (1979). Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk. Econometrica, 47(2), 263–291.

Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.

Thaler, R. H. & Sunstein, C. R. (2008). Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness. Yale University Press.

AMF. Repères utiles sur les rendements de l’épargne : https://www.amf-france.org/fr/espace-epargnants/actualites-mises-en-garde/reperes-utiles-sur-les-rendements-de-lepargne